EXPOSITION NIKOS ALIAGAS „LES GRANDS AGES“ : Chapeau levé sur le temps

EXPOSITION NIKOS ALIAGAS „LES GRANDS AGES“ : Chapeau levé sur le temps

Il y a des expositions qui vous attrapent par la manche et vous ramènent à quelque chose de profondément humain. Celle de Nikos Aliagas au musée de l’Homme fait partie de celles-là. On y entre comme on entrerait dans une pièce silencieuse où chaque visage raconte une histoire, et où le temps, soudain, prend une voix. Par Khalad

Le noir et blanc comme langue maternelle

Dans les salles du musée, 54 tirages et un diaporama de 80 images composent un voyage sans fard. Le noir et blanc, chez Nikos, n’est pas un effet de style. C’est une manière de dire la vérité. Une manière de regarder les autres comme on regarde un paysage familier, avec respect, avec douceur, avec cette pointe de mélancolie qui accompagne les choses essentielles. Ce lien intime avec la photographie remonte à l’été 1979. Un gamin de dix ans, en vacances à Missolonghi, ouvre une boîte de photos que sa grand-mère lui tend. Des inconnus, croit-il. Jusqu’à ce qu’elle prononce leurs noms. Alors, les visages se remettent en place, comme si le temps reculait d’un pas. Cette révélation, il ne l’a jamais oubliée.

Photos : Musée de l’Homme/Nikos Aliagas/DR

Résister au temps

Depuis, Nikos Aliagas photographie pour ne pas laisser filer les rencontres. Pour retenir ce qui passe. Pour donner un visage à ce qui s’efface. À la fin de ses interviews, il sort souvent son appareil, comme un geste naturel, presque un réflexe. Parmi les images exposées, on croise un berger grec, capturé dans la lumière brute de Missolonghi. Un homme debout dans son siècle, comme un arbre enraciné dans la terre. Car les arbres, justement, sont un autre de ses rituels. À chaque retour en Grèce, il va saluer les oliviers de la ferme familiale. Le plus jeune a trois siècles, le plus vieux frôle le millénaire. Il les touche, il les écoute. Ils étaient là avant lui, ils seront là après. Une leçon d’humilité gravée dans l’écorce.

Vieillir, c’est raconter

Si son regard se pose si souvent sur les anciens, c’est parce qu’il sait qu’ils portent en eux une forme de vérité. Une fragilité aussi. Quand leurs yeux croisent les siens, il ressent cette urgence silencieuse qui précède les départs. Vieillir, dit-il, c’est à la fois une douleur et une consolation. Comme le voyage. Comme le retour impossible contenu dans le mot grec nóstos, racine de la nostalgie. Cette sensibilité a rencontré celle de Samuel Pavard, professeur au Muséum national d’Histoire naturelle. Ensemble, ils ont imaginé une exposition qui ne se contente pas de montrer des visages. Elle interroge. Elle bouscule. Elle raconte comment notre société regarde ses aînés, et ce que cela dit de nous.

Photos : Musée de l’Homme/Nikos Aliagas/DR

Les chiffres qui changent tout

Il y a soixante-dix ans, la France comptait à peine 200 centenaires. Aujourd’hui, ils sont plus de 31 000. Une révolution silencieuse qui oblige à repenser l’âge, la santé, la place des seniors. Au point que l’ONU a dû revoir sa définition du mot même de “senior”. On n’est plus officiellement âgé à 60 ans, mais à partir de 75. L’exposition se déploie en trois mouvements : la naturalité du vieillissement, la réalité contemporaine, entre vitalité, fragilité et l’avenir, celui d’une génération particulièrement exposée aux crises climatiques et sanitaires.

Exposition pour tous

Le musée de l’Homme, qui a accueilli plus de 250 000 visiteurs l’an dernier, espère toucher un public large. Les jeunes, qui n’osent pas toujours franchir ses portes. Les anciens, qui se reconnaîtront peut-être dans ces visages. Et tous ceux qui savent que la photographie n’est jamais seulement une image, mais une manière de regarder le monde. Dans „Les Grands Âges“, Nikos Aliagas ne photographie pas la vieillesse. Il photographie la vie. Celle qui se froisse, qui se creuse, qui se transmet. Celle qui nous échappe et qui pourtant reste, quelque part, dans la lumière d’un tirage.

En bref

Les Grands Âges, exposition de Nikos Aliagas et Samuel Pavard

Musée de l’Homme, Paris

Jusqu’au 3 janvier 2027.

Photos : Musée de l’Homme/Nikos Aliagas/DR