On ne tombe pas dans l’oubli tout seul. 82 ans après Auschwitz, Wallburg est de nouveau en haut de l’affiche.
Alors que Josh Gad incarne Kurt Gerron dans un long métrage, le Film Lab Lausitz raconte l’histoire d’Otto Wallburg. Le 28 octobre 1944, les deux hommes se trouvaient dans le même train pour Auschwitz. Dans le film, le petit-fils de Wallburg prend la parole devant la caméra pour la première fois.
Le 1er avril 1933, le réalisateur Kurt Gerron doit quitter un studio de cinéma berlinois parce qu’il est juif. Otto Wallburg, juif lui aussi, peut rester. Onze ans plus tard, les deux hommes se retrouvent dans le même train pour Auschwitz. C’est par cette scène que s’ouvre le documentaire Vergessene Gesichter: Otto Wallburg (« Visages oubliés : Otto Wallburg ») du Film Lab Lausitz. Sa première aura lieu le 4 novembre au cinéma Babylon, à Berlin ; deux semaines plus tard, il sera projeté à Forst.
On reparle actuellement de Gerron. Le réalisateur britannique Simon Curtis porte à l’écran, avec Josh Gad dans le rôle principal, la vie de l’acteur et réalisateur que la SS a contraint à tourner, à Theresienstadt, un film de propagande. Le tournage de Gerron’s Last Film avait été annoncé pour le troisième trimestre 2026 en Allemagne et en République tchèque. Wallburg, l’un des comiques les plus populaires de la République de Weimar, est en revanche largement oublié.
Wallburg est né en 1889 à Berlin sous le nom d’Otto Maximilian Wasserzug. Pendant la Première Guerre mondiale, il a été blessé et a reçu la Croix de fer de première classe. Il s’est ensuite fait un nom sur scène ; en 1926, il a fait ses débuts au cinéma dans Die keusche Susanne, aux côtés de Lilian Harvey. Son débit précipité et brouillé lui a valu le surnom de « Blubberer » (le « Bredouilleur »). Selon le Filmmuseum Lausitz (musée du cinéma de Lusace), il a tourné dans plus de 80 films.
Une piste mène en Lusace. À l’été 1932, les scènes en extérieur de la comédie sportive de l’UFA Strich durch die Rechnung ont été tournées au vélodrome de Forst. Wallburg y jouait aux côtés de Heinz Rühmann, pour leur deuxième et dernière collaboration après Bomben auf Monte Carlo (1931). Le film a longtemps été considéré comme perdu, jusqu’à ce qu’une copie refasse surface dans une archive. En octobre 2020, il a de nouveau été projeté en public pour la première fois, à Forst. Pour le documentaire, l’équipe a tourné sur la même piste, ainsi qu’au château de Klein Loitz.
Après 1933, Wallburg a tout perdu, peu à peu. L’UFA a résilié son contrat, et il a tourné son dernier film allemand fin 1933. Dans Konjunkturritter, il a dû incarner un spéculateur foncier, un personnage négatif conforme aux directives antisémites. Le 20 décembre 1933, la totalité de son mobilier a été vendue aux enchères pour arriérés d’impôt sur le revenu, comme l’attestent des dossiers conservés aux Archives du Land de Berlin (Landesarchiv). En 1934, il est parti pour Vienne ; trois ans plus tard, on lui y a retiré son permis de travail. Il s’est alors installé aux Pays-Bas, et en 1938 la nationalité allemande lui a été retirée. À partir de 1943, il a vécu dans la clandestinité ; en mars 1944, il a été dénoncé. Il a été déporté à Auschwitz via Westerbork et Theresienstadt.
Pourquoi il est resté, c’est l’une des questions du film. Henry Koster, avec qui il avait tourné Katharina die Letzte en 1936, lui a proposé de le rejoindre en Amérique. Wallburg est resté en Europe. Son fils Reinhard a écrit des décennies plus tard que son père était convaincu que la Croix de fer de première classe le protégerait.
Le film dure 41 minutes et se divise en trois parties : la star de la fin de la République de Weimar, la fin de la liberté artistique après 1933, la clandestinité et la mort. Le scénario est d’Ariane Rykov, la réalisation d’Uwe Marcus Rykov ; le producteur est Mert Demir (FM Studio), et le commentaire est dit par Chanty Loch. Les documents proviennent notamment des Archives fédérales (Bundesarchiv), des Archives du Land de Berlin, du Musée juif de Berlin, des Arolsen Archives, des Archives d’État néerlandaises et de la Fondation Friedrich-Wilhelm-Murnau, ainsi que des mémoriaux d’Auschwitz et de Theresienstadt (Terezín).
Pour la première fois, le petit-fils de Wallburg, François Wasserzug, prend la parole. Né en 1943 en France, il n’a jamais connu son grand-père. Son père Reinhard n’a appris sa mort que vers 1950 et est longtemps resté silencieux à ce sujet. Wasserzug se souvient d’une photo encadrée montrant Wallburg avec un cigare, et d’un disque 78 tours sur lequel celui-ci éclate d’un rire retentissant. Des documents inédits issus des archives familiales ont été intégrés au film.
Dans le film, Wasserzug se montre aussi critique envers certains collègues de son grand-père. Heinz Rühmann, qui a joué aux côtés de Wallburg à Forst en 1932, aurait fréquenté la famille à plusieurs reprises jusqu’en 1933. Lorsque le père de Wasserzug et son frère lui ont demandé, après la guerre, un témoignage pour la réparation (Wiedergutmachung), Rühmann aurait répondu qu’il ne se souvenait de rien.
Le Film Lab Lausitz est rattaché au musée du cinéma du château de Klein Loitz et se conçoit comme un laboratoire où l’héritage historique rencontre des formats médiatiques contemporains. À travers l’exemple de Wallburg, il entend montrer comment fonctionnait la dictature nazie. Le projet est soutenu par le ministère des Sciences, de la Recherche et de la Culture du Land de Brandebourg ainsi que par la Brandenburgische Gesellschaft für Kultur und Geschichte (Plattform Kulturelle Bildung).
Des jeunes de la région du Brandebourg ont participé aux recherches et à l’accompagnement de la production.
Deux destins
Kurt Gerron (né le 11 mai 1897 à Berlin) a chanté en 1928, lors de la création de L’Opéra de quat’sous, la célèbre « Complainte de Mackie », a joué dans L’Ange bleu et a réalisé des films. En 1944, il a été contraint de tourner un film de propagande à Theresienstadt. Il est mort le 30 octobre 1944 à Auschwitz.
Otto Wallburg (né le 21 février 1889 à Berlin) était comique de scène et de cinéma. Persécuté à partir de 1933, il a fini par vivre caché à Amsterdam. Déporté le 28 octobre 1944 de Theresienstadt à Auschwitz, il est mort le 30 octobre 1944.
Les premières en bref
Berlin : mercredi 4 novembre, 19 h, cinéma Babylon, Rosa-Luxemburg-Straße 30, 10178 Berlin. Entrée : 9 euros ; billets à la caisse du cinéma et sur babylonberlin.eu. La projection sera suivie de Strich durch die Rechnung (1932).
Forst : jeudi 19 novembre, ouverture des portes à 17 h 30, début de la séance à 18 h, au Forster Museum für Textil- und Industriegeschichte Lausitz (musée de Forst consacré à l’histoire du textile et de l’industrie). Entrée libre ; un don au profit du Forster Museumsverein est sollicité. Une discussion avec l’équipe du film suivra.
