Valentino, le dernier rouge du siècle

Valentino, le dernier rouge du siècle

Il s’est éteint à Rome, chez lui, entouré des siens, comme on ferme doucement un rideau après la dernière ovation. Valentino Garavani n’est plus, et avec lui disparaît l’un des derniers architectes du glamour moderne, un homme qui a habillé les rêves autant que les femmes. Il avait 93 ans. Le monde de la mode perd un maître, mais son rouge, lui, ne mourra jamais. Par Khalad

Enfant de Voghera devenu prince de Rome

On oublie parfois que Valentino s’appelait Ludovico. Un garçon né à Voghera, qui rêvait déjà de soie et de lumière alors que rien, autour de lui, ne brillait vraiment. À 17 ans, il file à Paris comme d’autres fuient l’ennui, et se forme auprès de Jean Dessés et Guy Laroche. Il observe, il apprend, il polit son œil. Très vite, il comprend que la mode n’est pas seulement une affaire de coupe, mais une affaire de vie. Quand il revient en Italie, il ouvre sa maison via Condotti. C’est grandiose, presque trop pour un jeune créateur, mais Valentino n’a jamais su faire les choses à moitié. Il rencontre Giancarlo Giammetti, qui deviendra son partenaire, son allié, son miroir pendant plus de cinquante ans. Ensemble, ils bâtissent un empire. Ensemble, ils traversent les tempêtes, les triomphes, les nuits blanches et les tapis rouges.

Photos : Getty Images/Valentino/Sébastien Micke/Gianni Giansanti/DR

Le couturier des femmes qui voulaient être belles

Valentino avait une phrase, simple comme une vérité qu’on ne discute pas : „Je sais ce que veulent les femmes, elles veulent être belles.“  Il n’a jamais dévié de cette ligne, pas une fois. Son style, c’était un souffle. Des nœuds, des volants, des dentelles, des broderies, mais jamais de lourdeur. Une féminité assumée, revendiquée, presque militante. Et ce rouge, son rouge, ce rouge qui n’appartient qu’à lui. Un rouge qui dit l’Italie, la passion, la religion, le désir, l’amour. Un rouge qui, aujourd’hui encore, suffit à prononcer son nom. Les plus grandes l’ont porté. Jackie Kennedy, Audrey Hepburn, Elizabeth Taylor, Sophia Loren, Julia Roberts, Gwyneth Paltrow. Les Val’s Gals, comme on les appelait. Il les habillait, mais surtout il les comprenait. Il vivait comme elles, avec elles, dans leur monde de fêtes, de voyages, de confidences murmurées entre deux essayages.

Un homme discret, un empire flamboyant

Derrière le glamour, il y avait un homme pudique, presque timide. Un homme qui créa une Robe de la Paix en 1991 pour protester contre la guerre du Golfe. Un homme engagé dans la lutte contre le sida. Un homme qui, malgré la célébrité, n’a jamais cessé de travailler avec la précision d’un artisan. En 2008, il quitte la scène avec panache, après un défilé à 5 millions de livres. Il dit alors : „Je préfère quitter la fête tant qu’elle est encore pleine.“ Une sortie à son image : élégante, théâtrale, parfaitement maîtrisée. Mais il ne disparaît pas. On le voit au premier rang des défilés de Pierpaolo Piccioli et Maria Grazia Chiuri, ému aux larmes devant la haute couture 2018. On le voit à Wideville, dans sa propriété française, entouré de carlins et d’amis. On le voit sur son yacht, le TM Blue One, comme un personnage de roman qui aurait décidé de vivre exactement comme il l’entend.

Photos : Getty Images/Valentino/Sébastien Micke/Gianni Giansanti/DR

Un héritage cousu à même la légende

Valentino n’a pas seulement créé des robes. Il a créé une idée de la beauté. Une idée de la femme. Une idée du luxe, aussi, qui n’avait rien d’arrogant. Chez lui, tout était fait pour attirer, séduire, envoûter, mais jamais pour écraser. Sa collection „Tout Blanc“ de 1968 reste un moment de grâce absolue. Vogue parlait d’un phénomène. Les photos de Marisa Berenson dans l’appartement de Cy Twombly sont devenues des icônes. Et pourtant, malgré ces blancs sublimes, c’est le rouge qui l’a immortalisé. Aujourd’hui, la maison qu’il a fondée continue de vivre, portée par ceux qui ont su prolonger son geste sans le trahir. Maria Grazia Chiuri, Pierpaolo Piccioli, Alessandro Michele. Tous ont ajouté une pierre à l’édifice, mais la fondation, elle, reste Valentino.

Dernier empereur

Il y a quelque chose de profondément romain dans la trajectoire de Valentino. La grandeur, la beauté, la décadence légère, l’art de la mise en scène, la fidélité aux siens. Sa vie ressemble à un film, et son départ à une dernière scène. Il est mort chez lui, à Rome, entouré de ses proches. Comme un empereur qui aurait choisi de s’endormir dans sa ville, dans sa lumière, dans son histoire. Le monde de la mode perd un maître, perd un homme rare. Mais le rouge Valentino, lui, ne s’éteindra jamais.

Photos : Getty Images/Valentino/Sébastien Micke/Gianni Giansanti/DR