Il y a des coureurs qui ne forcent pas le destin : ils l’accompagnent. Kenney Kimutai est de ceux-là. Déjà vainqueur l’an dernier, il est revenu sur les pavés parisiens avec la sérénité d’un homme qui connaît la route, les pièges, les relances. En 1 h 00’11, il a signé une victoire nette, presque silencieuse, comme un artiste qui maîtrise son geste. Derrière lui, Timothy Misoi et Thabang Mosiako ont tenté de suivre, mais Paris avait déjà choisi son champion. Victor Moreau, premier Français, a franchi la ligne en 1 h 03 min 15 s, porté par une foule qui n’a jamais cessé de vibrer.
Mais ce dimanche, la lumière la plus éclatante est venue des femmes. En ce 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, la coureuse éthiopienne Ftaw Zeray a offert un symbole magnifique : un record. 1h05’12. Un temps qui claque comme une déclaration. Une course menée avec une précision d’orfèvre, une accélération tranchante dans les derniers kilomètres, et une arrivée en reine. Derrière elle, Sarah Chelangat et Mercy Chepwogen complètent un podium international. Katia Raoult, première Française, termine 11ᵉ, le sourire accroché malgré l’effort.

Mais le semi-marathon de Paris, ce n’est pas seulement une bataille de chronos. C’est un fleuve de vies. Un torrent d’histoires. Un chœur de respirations. Ce dimanche, 50 000 coureurs ont traversé la capitale comme on traverse une épreuve, un rêve, un moment suspendu. Et parmi eux, deux femmes ont incarné la force brute du dépassement.
Pour Sabrina, ce semi était l’aboutissement de deux jours intenses. Une course la veille à La Grande-Motte, puis Paris, pour défendre une cause qui lui tient à cœur : la prévention des AVC. „C’était un challenge que je voulais faire pour mon association. Un peu dur parfois, mais très bien revenue par la suite, avec un temps final plus que correct.“ Une victoire intime, discrète, mais immense.
Et puis il y a Brigitte, habituée à l’effort, mais qui a vcu l’une des courses les plus éprouvantes de sa vie. Son récit est celui d’une lutte intérieure, d’un combat contre soi-même, contre le corps qui vacille. Elle raconte : „J’ai tenu jusqu’au 21 km avec énormément de difficulté : jambes qui tremblaient, vision trouble, sensation de chute de tension. J’ai vraiment dû finir au mental, mais c’était extrêmement dur. Au 19ᵉ km, j’ai même cru que j’allais m’évanouir. J’ai terminé en 7’05/km de moyenne, mais dans un état très compliqué.“ Elle a franchi la ligne comme on franchit une frontière intérieure. Pas pour un chrono. Pour tenir. Pour ne pas renoncer. Pour prouver que parfois, la victoire, c’est simplement de rester debout.
Cette édition a confirmé une révolution silencieuse : Paris court au féminin. 46 % de femmes au départ. Elles n’étaient que 35 % en 2022. Étudiantes, mères, dirigeantes, sportives aguerries ou débutantes : toutes portaient la même ambition, celle de se dépasser. Et de prendre leur place.
Mais cette journée n’était pas seulement sportive. Elle était engagée. HOKA et l’association SineQuaNon ont lancé l’initiative „Le SAS manquant“, pour rendre visibles celles qui ne courent plus à cause du harcèlement. Un message projeté au départ, comme un cri : „Pour que ce SAS ne soit plus jamais vide, courons ensemble.“
5 000 dossards associatifs. 110 associations représentées. 1,3 million d’euros collectés. Le semi-marathon de Paris n’est plus seulement une course. C’est un mouvement. Une force collective. Une ville qui court pour les autres autant que pour elle-même.
