MUSIQUE CONCERT : Jay-Z ou la victoire du temps long

MUSIQUE CONCERT : Jay-Z ou la victoire du temps long

Douze ans après son dernier concert parisien, Jay-Z retrouvait jeudi soir le Stade de France pour célébrer trente années d’une carrière qui a changé le visage du rap. À 56 ans, le natif de Brooklyn ne vient plus défendre un album ou accompagner une mode. Il vient rappeler qu’il est devenu autre chose : une institution. Et si le spectacle a parfois laissé entrevoir quelques longueurs, il a surtout confirmé une évidence rarement atteinte dans la musique populaire : certains artistes vieillissent, d’autres entrent dans l’Histoire. Par Khalad

Retour d’un homme que l’on croyait ailleurs

Pendant longtemps, le rap a été une musique de la jeunesse, de l’urgence. Une musique qui avançait trop vite pour regarder derrière elle. Alors voir Jay-Z remonter sur la scène du Stade de France, douze ans après son dernier passage parisien, a quelque chose d’inhabituel. Le rappeur Shawn Carter est devenu une figure culturelle, presque un symbole. Depuis plusieurs années, ses apparitions sont rares. Les affaires, les investissements, l’empire bâti avec Beyoncé, les activités philanthropiques et l’ombre d’une semi-retraite avaient fini par donner le sentiment qu’il appartenait davantage au monde des puissants qu’à celui des artistes.

 

Photos : Jay Z/Kbsp/SdF/DR

Quand le hip-hop rencontre l’orchestre

L’une des grandes réussites de la soirée réside dans son architecture musicale. Depuis longtemps, Jay-Z refuse l’idée que le rap soit condamné à la simple mécanique des bandes-son et des programmations. Comme au temps de son mémorable MTV Unplugged avec The Roots au début des années 2000, il choisit ici le vivant. Sur scène, un groupe de musiciens et un large ensemble de cordes redessinent ses classiques. Empire State of Mind prend alors une ampleur presque cinématographique. Izzo (HOVA) retrouve ses racines soul. Public Service Announcement et 99 Problems gagnent une puissance presque symphonique. Par moments, l’exercice frôle l’excès. Certains arrangements semblent vouloir démontrer leur propre virtuosité. Mais l’ensemble rappelle surtout une vérité souvent oubliée : Jay-Z possède l’un des flows les plus précis de l’histoire du rap. Même entourée de cuivres, de cordes et de guitares, sa voix continue d’occuper le centre du paysage.

L’art de remplir le vide

La mise en scène surprend par sa sobriété. Un immense écran diffuse des fragments de mémoire : le New York des années 1990, Brooklyn, les rues de Marcy, les différentes vies de Shawn Carter. Des images personnelles apparaissent également, jusqu’à cette séquence inattendue où Beyoncé coupe les cheveux de son mari dans une scène de vie presque banale. Le reste du temps, la scène est presque nue. Et au milieu de cet immense espace, un homme vêtu de noir. Sur le papier, le pari paraît risqué. Dans la réalité, il fonctionne souvent. Car Jay-Z possède cette qualité de plus en plus rare : il attire le regard sans avoir besoin de le réclamer en occupant l’espace, cela suffit.

Photos : Jay Z/Kbsp/SdF/DR

Les fantômes attendus ne sont pas venus

Comme souvent lorsqu’une superstar mondiale se produit dans une capitale, les rumeurs ont précédé le concert. Paris bruissait depuis plusieurs jours des noms de Beyoncé et Rihanna. Les réseaux sociaux imaginaient déjà des apparitions spectaculaires. Elles n’ont jamais eu lieu. Et finalement, ce n’était peut-être pas nécessaire. La soirée a tout de même offert son lot de surprises. D’abord avec Pharrell Williams, accueilli comme un membre de la famille. Puis avec Justin Timberlake, venu interpréter Holy Grail aux côtés du rappeur. Des apparitions bien dosées, suffisamment marquantes pour faire vibrer le stade sans détourner l’attention de celui qui demeurait l’objet principal de la célébration.

Un concert parfois inégal, un artiste toujours colossal

Tout n’était pourtant pas parfait. Certaines séquences ont semblé moins inspirées. Quelques longueurs se sont glissées dans un spectacle qui aurait gagné à être plus resserré. On sent parfois que la célébration de trente années de carrière oblige à parcourir une œuvre si immense qu’elle finit par perdre un peu de sa tension dramatique. Mais ces réserves apparaissent presque secondaires. Car l’essentiel était ailleurs, et pour nous, dans la fosse, cela ne s’est pas ressenti vraiment. Dans ce moment singulier où un artiste issu des quartiers populaires de Brooklyn se retrouve, trente ans après ses débuts, seul au centre du Stade de France devant des dizaines de milliers de personnes. Le concert s’achève peu après 23 heures. Des feux d’artifice illuminent le ciel de Saint-Denis. La tour Eiffel apparaît sur les écrans géants. Jay-Z signe quelques pancartes tendues par des admirateurs qui savent qu’ils viennent d’assister à quelque chose de plus qu’un concert. Ils ont vu un rappeur défier le temps. Et, dans une époque où tout semble désormais consommable et remplaçable, ce n’est déjà pas si fréquent.

Photos : Jay Z/Kbsp/SdF/DR

Remerciements à Live Nation France